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On peut toujours choisir de rêver d’une ile que l’on a jadis connue ou d’un ailleurs pour panser les plaies de l’exil et cette blessure qu’est la différence. En 1994, quand mon film Tropique Nord est entré dans les salles de cinéma à Montréal d’abord, puis au Québec, au Canada et dans le monde, je ne savais pas encore à quel point il allait devenir rassembleur pour les communautés noires et dérangeant pour bien d’autres qui refusaient de voir que le racisme est un mal qui se répandait au Québec et dans le reste du Canada tout entier.

            Michaëlle Jean, alors journaliste, a osé dénoncer dans Tropique Nord ce racisme, en s’interrogeant elle-même comme femme noire et en interrogeant sur un ton simple et direct ceux et celles qui tentent de rêver pour survivre et ne pas craquer, à force d’être enfermés dans la différence. Pour que l’on cerne les vrais enjeux, elle est allée aussi vers ceux et celles qui réclament que l’on mette un terme à ces jeux de mots égrenés par les politiciens en mal de suffrage : intégration, assimilation, interculturalisme, antiracisme, etc.

            La petite fille d’Haïti qui se rendait à l’école des blancs était attendue au détour d’un terrain vague par de jeunes garçons à l’insulte facile : «Négresse, tu t’es pas lavée, tu pues…». Elle se sentait alors comme une tache noire dans le paysage tout blanc. À Radio-Canada, première femme noire journaliste, elle sera longtemps la seule Noire journaliste à l’écran. Elle sera «l’Autre», qualifiée comme «Noire de service» par un chroniqueur dans le Journal de Montréal. Il en faut si peu dans notre société pour que l’Autre se transforme en une menace aux yeux de ceux et celles que cette présence dérange.

            Dans un collège où elle rencontre des étudiants et étudiantes, tous et toutes blancs, ils lui diront clairement qu’il y a trop d’immigrants, d’autres races, d’autres langues, d’autres mœurs et que la race blanche est en péril. Ils disent : «Si ça continue comme ça, l’immigration, il y en aura plus de blancs, ça va disparaître les Québécois.»

Le film dévoile des choses qui ne sont pas toujours agréables à entendre, comme le fait que nous vivons dans des intégrismes qui s’entrechoquaient déjà à l’époque de la Nouvelle-France, qui fut une société esclavagiste. Eh oui, il y a eu au Canada des esclaves amérindiens et des esclaves noirs. De cela, on ne parlait pas en 1994. Montréal sous le règne des Français comptait 1400 esclaves noirs. Il y en aura d’autres sous le règne des Anglais. Ces Noirs ont certainement fait des petits. Or, on en parle peu ou jamais, comme s’ils avaient fondu dans la neige, mystérieusement disparus dans la nature.

            Le professeur Paul Brown, dont les ancêtres sont arrivés en Nouvelle-Écosse au 17e siècle, rappelle que lorsqu’on lui demande d’où il vient ou qu’on l’interpelle violemment en lui demandant de rentrer chez lui, il répond que chez lui c’est Cap-Sable, en Nouvelle-Écosse…

            Mon film ne prétend pas dire que tous les Canadiens blancs sont des racistes. Non. Je voulais simplement rappeler qu’aucune société n’est à l’abri de l’intolérance, qu’il faut être vigilant et qu’il ne faut pas seulement «accepter l’Autre», mais l’écouter, parce que nous avons beaucoup à apprendre en l’écoutant.

Jean-Daniel Lafond

Cinéaste-philosophe et écrivain Cofondateur et coprésident de la Fondation Michaëlle Jean Foundation